Cette fois, ça y est. Je crois que je commence à gravir les échelons menant à la folie. La petite folie, celle des gens qui marmonnent en permanence pour eux-mêmes jusqu’en public, et qui sentent mauvais parce qu’ils ne se lavent plus beaucoup. Les célibataires depuis trop longtemps. Mais à part ça, fonctionnel ! c’est-à-dire capable d’échanger des courriels to the point avec les clients et les éditeurs, de négocier un délai. Fonctionnel mais de plus en plus déphasé d’avec la réalité, si la réalité se définit bien – et j’en doute – par la somme des informations qu’un être humain lambda est capable de consommer à l’instant t sans éprouver l’envie de se pendre, ou de passer son voisinage au napalm. Grâce au Grand Chambellan de la Crétinerie-satisfaite-et-rentable – Mark Z., roi des réseaux dits sociaux – je ne consomme heureusement plus de l’actualité que quelques titres ; je ne lis qu’un article sur vingt, peut-être sur dix, et encore rarement en entier. C’est que me croyant intelligent, j’ai l’impression en tout cas très nette de ne plus rien apprendre de ce qu’on appelle « l’actualité ». Qu’on me pardonne. Je n’apprends désormais plus que sur des chaînes vidéo consacrées à la science, à la mécanique automobile et à l’histoire de l’informatique personnelle.
Je parle à mon chat, lui donne deux nouveaux surnoms par heure, et quand j’en trouve un bien croquignolet, à la limite de l’insulte – « petite salope », par exemple – je ris comme un maniaque1Un rire qui ressemble un peu à celui de Bill Burr, le type le plus drôle des États-Unis depuis Bill Hicks. ; ce qui me sauve est sans doute que je m’en rends encore compte. Mais justement, viendra le jour où je ne m’en rendrai plus compte. Le basculement vers la folie (douce, espérons) a commencé, c’est sûr.
Je pense souvent à mon ex-femme ces temps-ci, qui avait une forme d’obsession lancinante pour la folie, et qui m’a d’ailleurs comme il se doit traité de fou le plus sérieusement du monde lors de notre houleuse séparation. Il faut dire que quand nous vivions ensemble je menaçais à intervalles réguliers de sauter par la fenêtre ou de me trancher la queue2Vu sous cet angle, certes, j’étais complètement dingue.. Parfois je me demande si elle a changé d’avis, le temps passant. Elle ne sait plus rien de moi et depuis notre divorce j’estime avoir bien vécu, vécu comme jamais, sur les deux plans de l’existence qu’elle estimait à juste titre les plus importants, et sur lesquels j’aurai été en échec à peu près total pendant toute la durée de notre relation : le sexuel et le matériel. Après elle donc, j’ai retrouvé le goût de la baise et j’ai gagné un peu de pognon. Assez pour picoler à l’aise et pour devenir fumeur à temps plein. Entre un et deux paquets par jour en moyenne ces derniers mois. En termes médicaux, à un paquet par jour de moyenne depuis 2012, j’étais à huit paquets-années en octobre dernier. J’en viens ainsi à l’objet principal, ou du moins à l’élément catalyseur de l’ouverture de ce blog, de ce journal de l’Après. Après quoi ?
Après l’accident vasculaire cérébral, dont je tremble de taper le nom, mais l’acronyme bien connu me casse les pieds, et j’expliquerai d’ailleurs un jour prochain pourquoi je considère cet acronyme particulier comme contreproductif en matière de prévention (vu qu’on oublie ce qu’il signifie) et les acronymes en général comme des facilités, des édulcorants ou des trompe-l’œil qu’il n’est pas surprenant que les Américains, ces crétins, affectionnent tant.
Après le bouchon de sang coagulé qui a failli me rendre hémiplégique, et/ou me tuer, et qu’une perfusion d’aspirine a fait se dissoudre à l’intérieur de mon cerveau pendant que j’essayais de ne pas m’angoisser outre-mesure au sujet de l’avenir immédiat.
Mais aussi : Après le temps d’avant, après la jeunesse, après le coronavirus. Comment vivions-nous, comment vivais-je avant le masque-sur-la-gueule ? Pour moi, le XXe siècle, celui de ma naissance, moins de trente ans après la mort d’Hitler, a pris fin non pas le 11 septembre 2001 comme le voudrait un cliché tenace et/car américano-centré mais à l’automne 2020, la saison qui sépare à jamais ma jeunesse et ma vieillesse, et dont en réalité les premiers signes se sont manifestés le 31 janvier 2019 lors d’une consultation chez un médecin généraliste écossais du département de Loir-et-Cher.
Depuis, je suis en deuil – je fais des deuils, successifs ou simultanés, difficile à dire. Difficile en fait de même savoir où j’en suis de ces processus de deuil, comme disent les psy (le disent-ils ?). Un jour en dépression chasse l’autre, sans tristesse particulière, mais dans une sorte d’hébétude quand même, contrariée parfois par le timide désir de bondir de six mois dans le temps, pour voir. Ces jours-ci, les mots a moment of stasis se répètent dans ma tête, ils viennent d’un poème de Robert Creeley mis en musique par Kat Onoma il y a plus de vingt-cinq ans, rendez-vous compte, plus de vingt-cinq ans. Presque autant que l’intervalle entre le suicide d’Hitler en 1945 et ma naissance en 1974. Une vie entière, un basculement complet d’époque3Quoique sans doute en tant que traducteur de l’Accélération et Aliénation d’Hartmut Rosa je devrais nuancer ce parallèle entre les Trente Glorieuses et la période 1995-2021.. C’est de ce genre de nombre encore ahurissant, de ces nombres à deux chiffres qui désignent désormais une grande partie de mes souvenirs, que j’essaie tant bien que mal de me dépêtrer, et je sais que je vais y arriver, que le temps, justement (how meta is this, boyo?) va m’y aider. Le deuil de sa jeunesse n’est sans doute pas plus dur que le deuil d’un grand amour ?
À une autre époque, je vous aurais proposé un blog un peu plus potache. Mais c’est le propos, justement : je suis en train de digérer avec grande difficulté le fait que cette époque est révolue, morte, enterrée ; que je suis un vieux relou en devenir, un bébé vieux comme on dit un bébé phoque, qui est en train d’abandonner sa jeunesse et qui en est encore stupéfait.
Il ne s’agira toutefois pas, rassurez-vous, d’une thérapie.
Notes
| 1 | Un rire qui ressemble un peu à celui de Bill Burr, le type le plus drôle des États-Unis depuis Bill Hicks. |
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| 2 | Vu sous cet angle, certes, j’étais complètement dingue. |
| 3 | Quoique sans doute en tant que traducteur de l’Accélération et Aliénation d’Hartmut Rosa je devrais nuancer ce parallèle entre les Trente Glorieuses et la période 1995-2021. |